Présentation de travaux récents
Journée d’études proposée par le Groupe Renaissance et Âge classique et le Centre Gabriel Naudé.
24 juin, 2011, université Lyon 2
Résumé des communications
Michèle Clément, Raphaële Mouren, Michel Jourde, « Accueil, présentation du programme Biblyon ».
Jérôme Sirdey (Bibliothèque nationale de France), « Deux éditeurs lyonnais aux avant-postes du combat religieux : Michel Jouve et Jean Saugrain ».
Marion Chalvin (Master 2 cultures de l’écrit et de l’image, Université Lyon 2-enssib), « Un imprimeur-libraire, Jacques Sacon« .
Jean Duchamp (Université Lyon 2), « Une édition perdue récemment retrouvée : le premier livre des psaumes publié par Du Bosc et Guéroult ».
Pascale Mounier (Université Lyon 2/ GRAC), « Philandre : un nouveau roman de chevalerie lyonnais ».
Michel Jourde (École normale supérieure de Lyon/Cerphi), « Jean de Tournes messager de ses livres ».
Ilario Mosca (Scuola normale superiore, Pise/École pratique des hautes études, Paris), « Les marchands florentins à Lyon et le livre ».
Olivier Wagner (conservateur stagiaire, enssib), « Le livre juridique à Lyon au seizième siècle ».
Michèle Clément (Université de Lyon 2/ GRAC), « Juristes écrivains à Lyon ».
Raphaële Mouren (enssib/ Centre Guillaume Budé/ Centre Gabriel Naudé), « André Alciat et les imprimeurs lyonnais ».
Monique Hulvey (bibliothèque municipale, Lyon/Centre Gabriel Naudé), « De Rome à Lyon, la bibliothèque de Sante Pagnini (1470-1536) revisitée ».
Charlène Beziat (Master 2 Cultures de l’écrit et de l’image, Université Lyon 2-enssib), « Les papiers d’Henri Baudrier à la bibliothèque municipale de Lyon : nouvelles découvertes ».
Michèle Clément, Michel Jourde, Pascale Mounier, Raphaële Mouren, « Biblyon, projets à venir ».
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Jérôme Sirdey
Deux éditeurs lyonnais aux avant-postes du combat religieux : Michel Jouve et Jean Saugrain
Il est peu de libraires lyonnais qui se soient engagés aussi fortement dans la controverse religieuse que Michel Jouve et Jean Saugrain ; peu d’éditeurs dont la production et le parcours professionnel, voire personnel, aient été autant marqués par leur choix religieux. Avec respectivement 309 et 182 éditions recensées, Jouve – le catholique – et Saugrain – le protestant – ont joué un rôle actif au sein du monde du livre lyonnais dans le contexte troublé du troisième quart du XVIe siècle.
Quelques éléments de carrière
Jouve et Saugrain se sont lancés dans l’activité éditoriale au milieu des années 1550 (1556 pour Jouve ; 1555 pour Saugrain qui fut associé à son oncle Benoît Rigaud jusqu’en 1558). Durant les premières années, rien ne témoigne d’un engagement religieux particulier. Entre 1555 et 1559, Jouve ne publia qu’un seul ouvrage religieux (une traduction en latin de textes grecs). Parmi les nombreuses éditions données par Saugrain et Rigaud, les livres religieux tiennent une place réduite et ne s’écartent pas de l’orthodoxie catholique.
Il faut attendre 1561 – l’année du colloque de Poissy – pour que les deux libraires investissent le champ de la querelle doctrinale. Cette année-là, Jean Saugrain fait notamment paraître deux textes de Théodore de Bèze. Dans un mouvement opposé, Michel Jouve édite un discours du cardinal de Lorraine et La probation du purgatoire [...] contre ceux qui nient le purgatoire du théologien allemand Johannes Cochlaeus. Dès lors, la carrière des deux hommes est étroitement liée au contexte politique et religieux local. Les années 1562-1566, marquées par la prise de Lyon par les protestants (avril 1562 – juin 1563) puis par une période de tolérance entre catholiques et réformés (juillet 1563 – septembre 1567) sont particulièrement favorables à J. Saugrain qui diffuse alors de nombreux ouvrages de controverse. La reprise en main de la ville par les catholiques en 1567 entraîne en revanche son effacement puis son départ de Lyon en 1573. à l’inverse, la production éditoriale de M. Jouve, restée jusque-là mesurée, explose en 1567 (22 éditions cette année-là, 41 en 1568, 32 en 1569). Le libraire reçoit des privilèges : en récompense de son action en faveur du « soubstenement de no[tre] saincte foy catholicque [et] extirpa[ti]on des faulses [et] erronees oppinions et heresies », il devient ainsi imprimeur du roi pour le Lyonnais, le Forez et le Beaujolais par lettres patentes du 11 février 1569. Cela explique la présence massive de textes législatifs et réglementaires au sein de sa production.
L’importance du livre religieux dans les éditions Jouve et Saugrain
Parmi les 182 éditions recensées pour Jean Saugrain, 57 correspondent à des livres religieux (soit le tiers de sa production). Michel Jouve a donné un nombre comparable de publications religieuses : 52 éditions qui ne représentent toutefois que 17 % de sa production globale compte-tenu de la place qu’y occupent les édits, ordonnances et autres actes royaux. Si l’on omet ces documents d’un genre particulier et généralement de petite taille, la part des ouvrages religieux monte à 32.5 %.
Chez les deux libraires, les livres de controverse dominent très nettement (47% des ouvrages religieux chez Saugrain ; 44% chez Jouve). Les catégories les plus représentées sont ensuite la théologie et l’enseignement (23 % chez Saugrain ; 17 % chez Jouve) et les livres de morale et de piété (31 % chez Jouve ; 16 % chez Saugrain). Côté théologie, on relève chez Saugrain des œuvres de Théodore de Bèze, d’Heinrich Bullinger (La perfection des chrestiens en 1563, De la seule foy en Christ iustifiante en 1565), de Wolfgang Musculus, pasteur à Augsbourg, ou de l’écossais Patrick Cockburn. Participant à l’élan de reconquête catholique, Jouve a davantage mis l’accent sur les ouvrages d’enseignement. Il publia notamment, en 1563, le Catechisme du Père Auger qui connut un tel succès que le libraire en donna une édition augmentée l’année suivante.
Les livres de morale et de piété tiennent une place importante dans la production de Jouve, qui révèle cinq éditions de l’Imitation de Jésus-Christ et deux du Manuel de devotion de Simon Verrept. Les ouvrages de ce type sont plus rares chez Saugrain. Il s’agit surtout de livres destinés à soutenir les réformés dans l’épreuve comme le Traité consolatoire et fort utile contre toutes afflictions qui adviennent ordinairement aux fideles chrestiens de Jean de l’Espine, dont Saugrain assura, semble-t-il, l’édition originale en 1565.
Avant de clore ce développement, l’on précisera que ni Jouve ni Saugrain n’ont publié de textes bibliques. Il est vrai que leur engagement les portait davantage à diffuser des écrits polémiques favorables à la cause qu’ils défendaient.
Une forte implication dans la controverse religieuse
Des ouvrages de querelle doctrinale de haute tenue intellectuelle aux pamphlets les plus virulents, les livres de controverse édités par Saugrain et par Jouve présentent une grande diversité. Ils sont à situer dans le contexte de la décennie 1560 qui voit sombrer les dernières tentatives de (ré)conciliation et éclater les guerres de religion.
Jouve accorda une large place aux auteurs lyonnais. En 1564, il publia ainsi La resurrection de la saincte messe de Claude de Rubys, conseiller au présidial de Lyon. Mais c’est le Père Auger qui domine la production religieuse du libraire. Ce prédicateur jésuite, qui s’installa à Lyon en 1563, fut le fer de lance de la reconquête catholique. Auteur d’un catéchisme célèbre précédemment cité, il composa également des ouvrages de controverse que Jouve porta à la connaissance du public (Livre second de la vraye, reale et corporelle presence de Iesus Christ au S. Sacrement de l’autel édité à deux reprises en 1565 et 1566, Response à une epitsre [sic] liminaire de Pierre Viret en 1565…) Le précenteur – autrement dit le maître de choeur – de la primatiale Saint-Jean Gabriel de Saconay se tourna lui aussi vers Michel Jouve pour publier ses écrits qui sonnent comme un cri de victoire et de revanche au lendemain du retour de Lyon dans le giron catholique (4 ouvrages en 1568 et 1569 dont le Discours des premiers troubles advenus à Lyon).
Dans le camp protestant, Saugrain ne trouva pas sur place de pareils auteurs : il publia un ouvrage du pasteur Pierre Viret durant la période où celui-ci résida à Lyon mais il ne s’agit pas d’un texte polémique. Jean Saugrain s’attacha donc à relayer des ouvrages « venus d’ailleurs » comme Le baston de la foy chrestienne propre pour re[m]barrer les ennemis de l’Evangile de Guy de Brès (1562). Surtout, Saugrain diffusa, entre 1561 et 1564, de nombreux textes satiriques aux titres évocateurs : La consommation de l’idole de Paris, L’alcoran de l’Antechrist romain, La polymachie des marmitons ou la gendarmerie du pape, Le pot aux roses de la prestraille papistique descouvert… De nombreux pamphlets sont attribués de manière incertaine à Jean Saugrain car – prudence oblige – rares sont ceux qui portent son adresse. Seul un examen plus approfondi permettrait de confirmer ou d’infirmer ces attributions. En tout état de cause, le chiffre de 182 éditions, que nous avons donné et qui ne prend pas en compte les éditions incertaines, doit être considéré comme un minimum.
Ainsi Michel Jouve et Jean Saugrain mirent leur métier au service de la cause religieuse qu’ils soutenaient. Leur production éditoriale, qui délaisse les ouvrages savants et comporte très majoritairement des livres en français et de petit format, témoigne nettement de leur volonté de toucher un large lectorat.
Marion Chalvin
Un imprimeur-libraire, Jacques Sacon
Né vers 1472 à Romano, en Piémont, l’imprimeur-libraire italien Jacques Sacon, installé dans la ville de Lyon, publia sa première édition en 1498, après avoir dans un premier temps travaillé pour un autre imprimeur lyonnais, Jacques Arnoullet. Décédé entre 1522 et 1530, Jacques Sacon imprima un peu plus de trois cent éditions au cours de sa carrière, dont une grande part d’ouvrages juridiques et théologiques, et plus particulièrement des bibles qui firent sa renommée. Il ne prit jamais de grands risques, préférant imprimer des œuvres ayant déjà fait leurs preuves et qu’il était pratiquement sûr de vendre, tout en continuant à adopter des présentations proches des manuscrits, avec des textes compacts en caractères gothiques, entourés de gloses. Sacon travailla avec les plus grands éditeurs, libraires et imprimeurs de son temps, à l’image d’Anton Koberger, Lucantonio Giunta, Vincent de Portonariis, Jacques Huguetan, Nicolas de Benedictis ou la Compagnie des libraires de Lyon dont il fut un des fondateurs, pour n’en citer que quelques-uns. Sans être vraiment originale, son œuvre a le mérite de présenter un imprimeur classique dans ses choix d’éditions, ce qui est assez représentatif de ce qui pouvait être imprimé et vendu à Lyon au début du XVIe siècle.
Philandre, un nouveau roman de chevalerie lyonnais
Le premier livre de la belle et plaisante histoire de Philandre, surnommé le Gentilhomme, Prince de Marseille : Et de Passerose, fille du Roy de Naples publié en 1544 par Jean de Tournes, fait figure d’exception dans la production lyonnaise du XVIe siècle. Il s’agit d’une des rares fictions narratives longues en prose sans modèle direct, national ou étranger. La présentation élégante de ce mince ouvrage, premier roman imprimé par De Tournes, fait concurrence au volumineux Roland Furieux publié la même année par le même auteur, au titre d’éditeur, chez Sulpice Sabon. La publication des deux romans supervisée par Des Gouttes suggère la volonté d’un amateur de romans d’asseoir la ville comme centre de production de fictions au même titre que Paris, quoique sur un plan différent. Philandre se présente de fait comme un nouveau roman de chevalerie, mais il se distingue des Amadis par sa rupture avec la traduction de romans, qu’il compense par des emprunts au roman de chevalerie tardif, au romanzo et au recueil de nouvelles à sujet sentimental. La trame inventée par Des Gouttes pour les héros marseillais (Philandre) et napolitain (Passerose) suit très globalement celle de Pierre de Provence, dont les presses lyonnaises ont fait le succès au XVe siècle. Le merveilleux des aventures est de même nature que celui de Roland Furieux. Dans sa construction et dans son projet didactique, le roman s’inspire aussi largement, et de plus en plus au cours des chapitres, des Comptes amoureux de Jeanne Flore, premier recueil de nouvelles à cadre français, publié par Denis de Harsy en 1542. Par le renouvellement de la geste héroïque et par les échos à l’actualité narrative locale, ce roman de chevalerie de facture hybride prouve ainsi la recherche de nouvelles formules narratives à Lyon.
Michel Jourde
Jean de Tournes messager de ses livres
Faisant le point sur un travail collectif d’édition et de commentaire des « écrits » paratextuels de l’imprimeur-libraire Jean I de Tournes (1542-1564), à paraître en 2012, cette intervention mettait l’accent sur les enjeux méthodologiques d’une telle entreprise : nécessité de confronter ces documents à d’autres sources (contenu des livres publiés, archives…), nécessité de dissocier la signature de ces textes par Jean de Tournes et la question de leur rédaction (les « écrits » de Jean de Tournes peuvent avoir été rédigés par d’autres que par lui), enjeux quant à la définition historiographique de l’identité (sociale, intellectuelle, confessionnelle…) de Jean de Tournes.
Ilario Mosca
Marchands italiens à Lyon
Soulignant l’importance du milieu marchand dans la circulation des idées outre que des biens dans l’Europe de la première modernité, cette intervention a été la présentation d’une recherche en cours sur la présence des marchands florentins dans la Lyon du XVIe siècle. Dans le cadre du sujet proposé pour cette journée d’étude, un état des sources lyonnaises disponibles pour l’étude du rapport entre ces hommes et le livre a été brièvement dressé. L’intervenant a ainsi présenté deux sources conservé aujourd’hui à Florence (un inventaire après-décès et une comptabilité marchande) et qui permettent d’apporter des éclaircissements et d’avancer des nouvelles hypothèses de recherche sur la Lyon de la Renaissance. La lecture de la longue liste des livres possédés par un marchand-voyageur florentin actif longtemps à Lyon a permis, enfin, de donner un aperçu de l’importance non négligeable des intérêts intellectuels d’un homme d’affaires du Cinquecento.
Michèle Clément
Juristes écrivains à Lyon : Pardoux du Prat et Benoît du Troncy
A l’origine : deux projets totalement distincts :
1/ Edition du Formulaire fort récréatif de Bredin le cocu (1594) / projet de G. Pérouse lié à son investigation des formes narratives brèves = publication en 2009 chez Garnier
2/ Continuation de l’investigation sur l’émergence littéraires des femmes à Lyon au XVIe siècle avec la découverte de Proba Falconia et son centon mis en vers français par Pardoux du Prat en 1557 sous le nom d’Amas chrestien (séminaire « Qui écrit ? » en mars 2011)
3/ Réunion des deux premiers à l’occasion d’un troisième projet : le dictionnaire des Écrivains juristes et juristes écrivains. Du Moyen-Âge au siècle des Lumières, (250 notices) sous la direction de Bruno Méniel pour lequel j’ai rédigé une notice Pardoux Du Prat et une notice Benoit du Troncy
A l’occasion des ces travaux, j’ai fait plusieurs petites découvertes et plusieurs prolongements se sont imposés : ici résumées en 4 points
1/ une découverte riche pour l’histoire du livre et l’histoire des idées religieuses : le recueil où figure l’Amas chrestien (traduction de Proba par Pardoux du Prat) qui se trouve à la bibliothèque de l’université catholique de Lyon
Il s’agit d’un recueil factice, sans titre, assez exceptionnel par les pièces rares qu’ils conservent[1]. Il est très volumineux (10,5 cm de largeur pour 15,5 de hauteur et 8 cm d’épaisseur, bien fermé) et relie a posteriori mais sans doute très tôt, au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle, un ensemble de 42 pièces, assez ouvertement réformées, voire pamphlétaires). Les pièces portent comme mention de lieu quand elle existe: Lyon, Genève (n° 5), Paris, Amboise (n° 28), Poissi (n° 33), ces deux derniers lieux pour le moins étant fantaisistes ; comme dates, plutôt fiables elles, apparaissent 1557, 1559, 1560, 1561, 1562 et 1563 ; de nombreuses pièces sont s. n., s. d., s. l. Les imprimeurs sont très rarement mentionnés, sauf Jean Saugrain pour quatre pièces ; Jaques des Hayes pour une pièce et Jean d’Ogerolles pour l’Amas chrestien (n° 37). La majorité des textes sont lyonnais (quinze mentions explicites et sans doute plusieurs autres s. l. comme la pièce n° 9) et sont tous, sauf l’Amas chrestien, de la période 1561-63, ce qui pourrait laisser penser à une collecte faite à Lyon même, possiblement peu après l’épisode réformé de 1562-1563 à Lyon.
Cet exemplaire était dans la bibliothèque du séminaire de Saint-Irénée à Lyon avant d’être conservé à la bibliothèque de l’Université catholique ; il porte sur la page de garde la mention manuscrite « est prohibitus » ; sur la page de titre de la première pièce « ce livre est tout heretique et par conséquent défendu » et sur la page de titre de la dixième pièce : « tout rempli de malice ». Il semble bien avoir été compilé par des catholiques, sans doute controversistes en quête d’un savoir sur l’ennemi
Travail à poursuivre sur ce volume
2/ une découverte annexe à propos des femmes :
Dans le Dictionnaire des juristes écrivains/ écrivains juristes, sur les 250 notices concernant six siècles et plus de quatre pays européens, une seule notice est consacrée à une femme (Christine de Pizan), révélant ce qu’on sait : le monde juridique (avec la théologie) est un des mondes les plus fermés au femmes. Le cas de Pardoux Du Prat est d’autant plus intéressant que, tout juriste qu’il est, il traduit une femme et en fait un porte-parole de la position calviniste dans le Lyon des années 1550 (ce qu’a très bien compris le compilateur du recueil factice). Le féminisme calviniste est une piste à poursuivre (peut-être avec l’édition de l’Amas Chrestien et une mise en continuité de deux expériences à Lyon : ici en 1557 et dix ans plus tard en 1567 avec Georgette de Montenay).
Hypothèse : la mise en avant de Proba « pour les dames » (paratextes de Pardoux Du Prat) à Lyon en 57 pourrait être une réponse calviniste à la mise en avant très profane de Louise Labé « pour les dames » à Lyon en 1555 et 1556.
3/ coïncidence entre ces deux expériences littéraires et des moments de crise civile à Lyon :
L’Amas chrestien coïncide avec la montée du calvinisme lyonnais qui va aboutir à la parenthèse calviniste de 1562-63 (voir Colonia, Histoire littéraire de la ville de Lyon, Chap. XIV, XV et XVI, p 617 et sq : « la seule qualité d’auteur protestant étoit un titre de recommandation auprès de la plupart de nos plus célèbres imprimeurs », p. 619) ; Le Formulaire fort récréatif coïncide lui avec la reddition de la ville de Lyon à Henri IV en février 1594 après un épisode ligueur assez virulent et coïncide avec un moment où la concorde civile devient l’enjeu majeur (le formulaire a cette fonction de représenter de manière comique sous la forme d’un pastiche un possible moyen de la concorde). Pourquoi un juriste ou un notaire passe à la littérature (poésie religieuse ou fiction carnavalesque) ? La réponse pourrait être de répondre à une urgence sociale, historique, religieuse = Littérature d’engagement. (pour l’accès des femmes au discours religieux / pour la concorde civile dans un espace intermédiaire qui n’est ni le for intérieur ni l’espace public)
4/ Découverte de poétique : ces expériences littéraires parallèles qu’ont mené des juristes comme Pardoux Du Prat et Benoit Du Troncy sont fortement oulipiennes, derrière leurs enjeux sociaux importants
Le centon dans sa forme est un pur jeu de contrainte : poème composé exclusivement de citations, agencées selon les lois de l’hexamètre dactylique. La longueur des fragments ne doit pas excéder un vers et demi, ni être inférieure à un demi-vers. La source des extraits semble être limitée à Homère et Virgile
quant au Formulaire fort récréatif il relève de l’oulipono : reprise et variation autour du même : le contrat notarial, fortement contraignant stylistiquement et fortement fictionnalisable par son contenu.
Piste à creuser : le lien entre littérature de juristes et littérature à contraintes (inventivité particulière)
Le recueil compile des pièces elles-mêmes rares puisque, par exemple, concernant Proba, un seul autre exemplaire de cette édition du centon de Proba traduit par Pardoux Du Prat est conservé : en France, à l’Arsenal : 8-BL-11257 (aucun autre exemplaire dans le monde selon le KVK = d’où extrême rareté)
Liste des ouvrages contenus dans le recueil factice de la Réserve coté en R.C-132B
(mention de l’imprimeur, du lieu et de la date quand elles figurent sur la page de titre et des mentions manuscrites)
Sur la garde : Est prohibitus
- Histoire des triomphes de l’Eglise lyonnaise, avec la Prinse de Montbrison, à Lyon, 1562
Ms : Ce livre est tout hérétique et par conséquent défendu.
- L’Extrême onction de la marmite papale, à Lyon, 1562
- La Polymachie des marmitons, à Lyon ,1562
- Sentence décrétale et condemnatoire au fait de la paillarde Papauté… , 1561
- L’Epistre que le prophète Jérémie envoya…, Genève, 1562 (avec partition)
- Deux chansons spirituelles…, à Lyon, 1562
- Le grand pardon de pleniere remision, nouvellement imprime, avec privilege perpetuel.1561
- Discours de la vermine et prestraille de Lyon…, 1562
- Congratulation à venerable prestre Gabriel de Saconnay…, 1561
- Le Rasoir des rasez…,1562
Ms : Tout rempli de malice
- Confession de foy, 1561
- Confession de la Foy chrestienne laquelle a este mise en rime françoise …, à Lyon, 1562 (avec partition)
- Advis au roy…, à Paris, 1562
- Ample déclaration faite par Monsieur le Prince de Condé…, 1562
- Le mandement de Lucifer à l’Antecrist Pape de Rome…, à Lyon, 1562
16. Le testament de la messe, 1562
- L’adieu de la messe, à Lyon, 1562
18. La consommation de l’idole de Paris…, à Lyon, 1562
19. Supplication et remonstrance adrerssée au Roy de Navarre…, 1561
- Les Ordonnances écclesiastiques de l’Esglise de Geneve, item l’ordre des escoles de ladite cite, [Calvin], à Lyon, 1562
- Complainte apologique des Eglises de France…, par Jaques des Hayes, 1561
- Remonstrance faite par M. François Grimaudet…, à Lyon, Par Jean Saugrain, 1561, avec privilège.
- Sac et pièces pour le pape de Rome…, 1561
- La vraye histoire contenant l’inique jugement et fausse procedure faite contre […] Anne Du Bourg…, 1561
- Le glaive du géant Goliath…, 1561
26. Ample discours des actes de Poissy M. D. L.XI., 1562
- Sommaire recueil des signes sacrez…, [Th. de Bèze], à Lyon, par Jean Saugrain, 1562
28. Responce au livre inscrit pour la majorité du Roy François second, à Amboise, 1560
29. L’histoire du tumulte d’Amboyse, 1560
- Exhortation aux princes et seigneurs du Conseil du Roy…, 1561
- Remonstrance aux Princes du sang, touchant les affaires de nostre temps, 1562
- La Harangue et remonstrance au peuple et Tiers Estat…, 1561 [Jacques Bretaigne, député du Tiers aux estats de Saint-Germain-en-Laye]
- Harangue des ministres de la parole de Dieu…, à Poissi.
- Remonstrance à tous les estats, à Paris, 1560
- Les arrests et ordonnances royaux de la tressouveraine et supreme cour du Royaume des cieux, 1559
36. Le mandement de Jesus Christ à tous les chrestiens…, 1559
- Amas chrestien ou extrait de la Poësie de Vergile accommodez au viel, et nouveau Testament, reduitz en deux livres par Proba Fauconie femme d’Aldephus Romain, Mis en vers François par le Nomophile Marchois [Pardoux Du Prat], A Lyon, par Jan d’Ogerolles, M.D.LVII
38. Ordonnance sur le reiglement…, à Lyon, 1562
39. Ordonnances du Roy et de Monseigneur de Soubize […] pour assister aux presches … , à Lyon, par Jean Saugrain, 1562
- Ordonnances du Roy et de Monseigneur de Soubize […] pour la confiscation des biens des marchands étrangers…, à Lyon, par Jean Saugrain, 1562
- Ordonnances du Roy et de Monseigneur de Soubize […] pour la seureté et protection des manants…, à Lyon, par Jean Saugrain, 1562
- Advertissement aux fidèles…, 1561
| Pc | Titre | Date | Sirdey | FVB | Ville | Imprimeur | Type |
| 1. | Histoire | 1562 | Ø | 35687 | Lyon | [Saugrain] | II |
| 2. | Extreme | 1562 | Lyon | ? | |||
| 3. | Polymachie | 1562 | Ø | 44434 | [Lyon] | Inconnu | |
| 4. | Sentence | 1561 | 133* | 47734 | Genève[2] | [Saugrain] | IV |
| 5. | Epistre | 1562 | 138* | 30925 | [Lyon] | [Saugrain] | III |
| 6. | Chansons | 1562 | 135* | 10428 | Lyon | [Saugrain] | II |
| 7. | Pardon | 1561 | 37 | [Lyon] | [Saugrain] | III | |
| 8. | Discours1 | 1562 | 137* | [Lyon] | [Saugrain] | III | |
| 9. | Congratulation | 1561 | |||||
| 10. | Rasoir | 1562 | 141* | 45432 | [Lyon] | [Saugrain] | III |
| 11. | Confession1 | 1562 | Lyon | ||||
| 12. | Confession2 | 1562 | 51 | Lyon | [Saugrain] | II | |
| 13. | Advis | 1562 | — | Paris | |||
| 14. | Declaration | 1562 | 13963 | [Lyon] | [Saugrain] | III | |
| 15. | Mandement1 | 1562 | 139* | 3528 | Lyon | [Saugrain] | II |
| 16. | Testament | 1562 | |||||
| 17. | Adieu | 1562 | 134* | 162 | Lyon | [Saugrain] | II |
| 18. | Consommation | 1562 | 52 | 14143 | Lyon | [Saugrain] | II |
| 19. | Supplication | 1561 | |||||
| 20. | Ordonnances1 | 1562 | 55 | 22549 | Lyon | [Saugrain] | II |
| 21. | Complainte | 1562 | 20788 | [Lyon] | Des Hayes | VI | |
| 22. | Remonstrance1 | 1561 | 38 | 23672 | Lyon | Saugrain | I |
| 23. | Sac et pieces | 1561 | 132* | 39016 | [Lyon] | [Saugrain] | III |
| 24. | Du Bourg | 1561 | 17037 | [Lyon] | [Saugrain] | III | |
| 25. | Glaive | 1561 | 36 | 34301 | [Lyon] | [Saugrain] | III |
| 26. | Discours2 | 1562 | Inconnu | Inconnu | |||
| 27. | Sommaire | 1562 | 49 | 41332 | Lyon | Saugrain | I |
| 28. | Responce | 1560 | — | Amboise? | Soleure | ||
| 29. | Histoire | 1560 | |||||
| 30. | Exhortation | 1561 | Soleure | ||||
| 31. | Remonstrance2 | 1561 | 45728 | [Lyon] | [Saugrain] | III | |
| 32. | Harangue1 | 1561 | 7526 | [Lyon] | [Saugrain] | III | |
| 33. | Harangue2 | s.d. | — | Poissy? | Soleure | ||
| 34. | Remonstrance3 | 1560 | 45726 | Paris | Soleure | ||
| 35. | Arrests | 1559 | 1947 | Inconnu | Inconnu | ||
| 36. | Mandement2 | 1559 | 31048 | Inconnu | Inconnu | ||
| 37. | PROBA | 1557 | — | 50626 | Lyon | Ogerolles | V |
| 38. | Ordonnances2 | 1562 | Lyon | ? | |||
| 39. | Ordonnances3 | 1562 | 59 | Lyon | Saugrain | I | |
| 40. | Ordonnances4 | 1562 | 58 | Lyon | Saugrain | I | |
| 41. | Ordonnances5 | 1562 | 57 | Lyon | Saugrain | I | |
| 42. | Advertissement | 1561 | Ø |
Tableau fourni par William Kemp en mars 2011 à partir du FVB et du mémoire de Jérôme Sirdey ; 23 attributions à Saugrain
[1] Je remercie Isabelle Vouilloux, bibliothécaire à l’Université catholique de Lyon, de m’avoir fourni la liste déjà établie par elle des titres contenus dans ce recueil.
[2] La plaquette porte le nom de «Genève» sur la page de titre, mais FVB l’attribue à Saugrain à Lyon.
Monique Hulvey
De Rome à Lyon, la bibliothèque de Sante Pagnini (1470-1536) revisitée
La reconstruction des bibliothèques dispersées figure parmi les missions principales des associations et centres de recherche comme le Centre Gabriel Naudé à Lyon. Ce thème a d’ailleurs fait l’objet récemment de plusieurs colloques et publications.
La reconstruction des bibliothèques humanistes dans les collections de la bibliothèque municipale de Lyon résulte des recherches sur les marques de provenance contenues dans les ouvrages pour contribuer à l’étude de cette histoire imbriquée : histoire des collections, histoire du livre à Lyon, histoire de la ville et de son rayonnement.
Le couvent dominicain de Notre-dame de Confort, la rue Mercière et la rue Raisin (actuelle rue Jean de Tournes). Plan scénographique de la Ville de Lyon (ca. 1550), détail. Archives municipales, Lyon.
La reconstitution des bibliothèques d’hébraïsants notamment apporte de nouveaux éléments à l’étude de l’humanisme lyonnais au seizième siècle. La bibliothèque de travail du dominicain toscan Sante Pagnini (1470-1536), épitome de l’humanisme biblique des chrétiens de la Renaissance, procure ainsi des informations essentielles sur la genèse de ses œuvres et sur l’influence exercée par le dominicain à Lyon à la fin de sa vie. Reflet des milieux judéo-chrétiens qu’il a fréquentés à Florence et Rome, sa collection hébraïque montre ce que doit l’œuvre de Pagnini aux grammairiens juifs, en particulier au juif humaniste et massorète Elie Lévita dont l’approche linguistique correspond entièrement à celle, très littérale, du dominicain (cf. Elodie Attia sur l’influence de Lévita sur Pagnini). Ces volumes nous permettent d’affiner notre perception du rôle joué par ce dernier, précurseur des études hébraïques à Lyon, entre le milieu conservateur de la nation florentine, le pouvoir consulaire à l’œuvre dans une ville en pleine évolution entre Réforme et Contre-Réforme et les cercles humanistes qui ont contribué à la publication de ses travaux.
L’étude des collections hébraïques de la biblioteca Casanatense (ancienne bibliothèque des dominicains à Santa Maria sopra Minerva à Rome), devraient permettre d’explorer davantage le milieu romain de Pagnini. La reconstitution de sa bibliothèque de travail va donc se poursuivre grâce à un financement du Centre Gabriel Naudé.
Alors que l’hébreu a été enseigné au collège de la Trinité dès 1540, il n’est pas surprenant qu’un demi-siècle plus tard, le juriste lyonnais Pierre Bullioud (1548-1597), héritier intellectuel de Pagnini, ait reconnu l’écriture du dominicain et se soit procuré plusieurs de ses ouvrages demeurés au couvent de Notre-Dame de Confort à Lyon. La bibliothèque hébraïque assemblée par le catholique Pierre Bullioud dans le contexte des conflits religieux qui ont marqué la deuxième moitié du siècle, illustre l’utilisation de l’hébreu contre les Réformés et pose la question du commerce de livres interdits ou censurés à la fin du 16e siècle à Lyon.
Sur le site de la bibliothèque municipale de Lyon :
Les collections hébraïques anciennes
Base de données « Provenance des livres anciens
En cours de publication:
- Conférence de l’Associazione italiana per lo studio del giudaismo, Ravenna 2010. Elodie Attia, « Un manoscrito di Elia Levita per Sante Pagnini », Materia giudaica, 2011.
- Consortium of European research Libraries Seminar 2010, Royal Library, Copenhagen: Virtual visits to lost libraries: reconstruction of and access to dispersed collections: Monique Hulvey, « From Rome to Lyon: Reconstructing the libraries of two Renaissance Hebraists ». Incoming publication : november 2011 as CERL Papers XI.
Sur la reconstitution des bibliothèques lyonnaises :
- M. Hulvey. «Les bibliothèques retrouvées de Sante Pagnini, dominicain de Lucques et de Pierre Bullioud, « gentilhomme » lyonnais: en hébreu et en grec…», Bulletin du Bibliophile, 1, 2009, p. 79-106.
La journée Biblyon a également évoqué l’importance et l’influence de l’un des grands bibliophiles lyonnais de la Renaissance, le juriste Benoît Le Court, curé de Saint-Symphorien-sur-Coise dont la bibliothèque, dispersée depuis la fin du 16e siècle, a pu servir à d’autres écrivains lyonnais comme son neveu Jean Des Gouttes. Une reconstruction à envisager dans les années à venir.



