Consigne 

 

 

Ecrire c’est comme creuser sous terre. C’est choisir de descendre seul, muni simplement d’une pioche et d’une lampe. Arrivé en bas, au fond, loin du sol, on commence le travail. D’abord on n’ose pas trop, on gratte la page, la paroi rocheuse. Puis on essaie de creuser un coup, juste pour voir et on creuse à nouveau jusqu’à ce qu’on maîtrise le geste. C’est le même geste cent fois, de la pointe de la pioche contre le papier, mais ce n’est jamais la même musique. Chaque effort porte ses fruits, les coups répétés résonnent et on amasse de la matière. Il y a quelque chose d’excitant à être là, à écrire, à détacher de la roche quelque chose de précieux. C’est un travail invisible et dont le monde en haut ne voit toujours que le résultat. Le charbon, style efficace, c’est la grande production, le roman à mille pages que l’on a déjà lu. On ressort de la mine avec le visage noir, la chemise trempée de sueur et le sentiment du travail accompli. Mais l’argent, l’or et tous les métaux précieux sont autrement plus rares et difficiles à extraire. Il ne suffit pas de taper dans le dur, d’aligner les mots et de discourir sur la page, encore faut-il avoir la patience de creuser pendant des heures avant de trouver une pépite ou de la poussière d’or. Et puis il y a les pierres, les opales, les diamants, les saphirs, la poésie de toutes les couleurs qu’il ne faut pas trop déterrer, qu’il faut plutôt laisser dans le secret.

Mais sous terre, on prend toujours le risque de se perdre. Si la lampe s’éteint, on plonge dans le noir : c’est la page blanche. Alors on se trouve sans ressource, on erre dans les galeries qu’on croyait connaitre par cœur et on finit par lâcher la plume parce qu’on se dit « A quoi bon ? ». Avec rien de plus que nos doigts qui se tordent, on cherche de l’air, l’inspiration qui se fait rare en bas, si loin du sol. Et quand on reprend son souffle, on se distrait comme on peut, on compte combien de morceaux de roche ou combien de morceaux de phrase on est capable d’arracher à mains nues. Si peu. Peut-être est-on allé trop loin, peut-être a-t-on creuser trop profond. A force de planter ses ongles dans l’ombre et dans la pierre, on parvient pourtant à saisir autre chose que du vide. L’espoir rend la paroi friable et petit à petit on reconstitue ce qui se décrochait autrefois d’un seul bloc. Le texte instable s’émiette, se fait et se défait au gré des efforts. Et on finit par s’habituer à l’obscurité, on s’accommode aussi de nos mains pour toute pointe à planter là. Alors le travail reprend et les gestes se répètent, et on se dit qu’on trouvera coûte que coûte un moyen de rejoindre la surface.